Gervais Loko, coordonnateur du Projet 2D Corruption : « L’engagement de la société civile est essentiel à la lutte contre l’impunité des faits de corruption »

Gervais Loko, coordonnateur du Projet 2D Corruption : « L’engagement de la société civile est essentiel à la lutte contre l’impunité des faits de corruption »

Le 28 mai 2019, l’ONG ALCRER a signé avec le Programme RePaSOC (Renforcement et Participation de la Société civile) appuyé par l’Union Européenne grâce au 11ème FED, une convention de subvention directe pour la mise en œuvre du Projet 2D Corruption. Un projet destiné à faire jouer à la société civile un rôle plus fort dans la lutte contre la corruption au Bénin. Mis en œuvre en association avec le FONAC, le projet vise à renforcer les capacités des organisations de la société civile (OSC) pour la détection et la dénonciation de la corruption. Qu’apporte concrètement ce projet de nouveau à la lutte contre la corruption au Bénin ? Gervais Loko, coordonnateur du projet, nous présente l’action et en profite pour se prononcer sur l’état de la lutte contre la corruption depuis 2016.

Que signifie 2D Corruption ?

Les deux ‘’D’’ signifient détection et dénonciation qui constituent deux étapes majeures dans la lutte contre la corruption. Les organisations de la société civile ont l’habitude de travailler sur la prévention de la corruption en sensibilisant le public sur les dangers de la corruption, ses manifestations et le cadre normatif et institutionnel pour la combattre. Le Projet 2D Corruption n’occulte pas cette étape cruciale puisqu’il a prévu de réaliser plus de 100 émissions radiophoniques destinées à améliorer la connaissance du public sur le phénomène de la corruption et la nécessité de faire la lutte. Mais notre principal engagement sur ce projet, c’est de développer les connaissances et les aptitudes de la société civile pour détecter les faits de corruption et les dénoncer aux autorités compétentes, notamment au pouvoir judiciaire. Par exemple, des journalistes seront appuyés pour investiguer sur les faits de corruption et produire des articles et des émissions.

La société civile a toujours dénoncé la corruption dans ce pays. Mais avouons que cela ne produit pas un grand résultat…Qu’apporte votre projet de nouveau ?

Le projet 2D Corruption apporte trois innovations majeures. Premièrement, le projet permettra à la société civile de mieux connaître le phénomène de la corruption. Beaucoup de gens parlent des scandales financiers sans forcément en appréhender toute la profondeur : quels sont les traits constitutifs d’un acte de corruption ? Que recouvre la notion d’infractions connexes à la corruption ? Depuis la loi portant création de la CRIET en 2018 et celle portant renforcement de la gouvernance publique en début 2019, il y a un nouveau concept dans notre arsenal : celui des infractions économiques ou à caractère économique ? Quel est son contenu et quel est le lien avec la notion de corruption ? A travers les formations prévues, les représentants d’environ 215 OSC vont améliorer leurs connaissances et un manuel sera produit pour assurer la formation continue et démultiplier le message auprès d’autres OSC intéressées par le sujet.
Deuxièmement, notre projet permet d’ouvrir un peu plus le faisceau d’observation de la corruption. Vous savez, l’engagement de la société civile béninoise dans la lutte contre la corruption se réduit à quelques organisations : FONAC, Social Watch Bénin, ALCRER, etc. Avec ce qui est prévu en matière de mobilisation des OSC autour de notre projet, on s’attend à ce qu’il y ait de nouveaux visages dans le combat.
La troisième innovation de notre projet, c’est de mettre l’accent sur de nouveaux segments de la lutte, à savoir la détection et la dénonciation à la justice. La société civile était accoutumée à des dénonciations publiques et sur les médias. On y est tellement habitués dans le pays que cela n’effraie plus personne. C’est comme si « les chiens aboient et la caravane passe » parce que la honte publique a déserté le forum. Aujourd’hui, nous avons pris l’engagement d’agir en justice. Ce qui fait que le gouvernement n’a plus l’exclusivité de la poursuite des personnes mises en cause dans les malversations. C’est sur cette exclusivité que comptent certaines personnes pour nouer des alliances politiques qui confortent l’impunité.

Comment percevez-vous la lutte engagée par le gouvernement contre la corruption ?

D’abord, il faut qu’on évite que le gouvernement soit le seul chef d’orchestre de la lutte contre la corruption dans le pays. En tant que principal gestionnaire du budget et du patrimoine national, le gouvernement est celui qui est le plus à surveiller : celui qui manipule les deniers ne peut en assurer le contrôle.
Sur votre question, je dirai que ma perception est mitigée. D’un côté, nous avons un gouvernement qui a décidé de faire « une lutte sans état d’âme » et « sans concession ». Avec la création de la CRIET, le système répressif est renforcé et nous avons de plus en plus de procès contre la corruption. Tout le monde le sait : la répression a un effet destructeur sur l’impunité et constitue un facteur très préventif de la corruption : plus les peines tombent, plus la corruption devient un grand risque et mieux les gens se tiennent. Aujourd’hui, nous sommes dans cette situation où, dans l’imaginaire collectif, corrompre ou être corrompu fait courir de grands risques. C’est pour cela que le Bénin progresse dans les sondages d’opinion : l’indice de perception de la corruption de Transparency International (TI) nous a fait gagner 10 points (85e en 2018 contre 95e au rang mondial en 2016). De même, le Baromètre mondial de la corruption (TI) de cette année comporte quelques chiffres intéressants : seulement 34% des Béninois pensent que la corruption a augmenté ces 12 derniers mois contre 74% des Béninois en 2015 ; cela veut dire que la majorité des Béninois pense que la corruption recule. Mais tout le monde n’approuve pas la méthode du gouvernement : une grande partie de l’opinion pense que la lutte est sélective, politisée et cela ressort également dans les statistiques : par exemple, selon le Baromètre Transparency de 2019, bien que la plupart des Béninois pensent que la corruption reculent, ils sont 54% à dire que l’approche du gouvernement est mauvaise. C’est une opinion dont il faut tenir compte pour améliorer la lutte. L’engagement actuel comporte beaucoup d’insuffisances : l’article 12 de la loi portant création de la CRIET a été déclaré contraire à la constitution sans que cela ne soit corrigé ; la cour africaine des droits de l’homme et des peuples a condamné, sans appel, la CRIET ; les réformes au niveau du conseil supérieur de la magistrature sont vertement dénoncées, par l’UNAMAB, comme une remise en cause de l’indépendance du pouvoir judiciaire…Beaucoup trop de choses qui privent actuellement le gouvernement d’une plus large légitimité populaire en matière de lutte contre la corruption. Si ces insuffisances sont corrigées, la lutte contre ce mal endémique va prendre un nouvel essor dans notre pays.

Avez-vous un mot pour conclure cet entretien ?

Nous tenons à remercier le Programme RePaSOC et surtout l’Union Européenne pour avoir compris que l’engagement de la société civile est essentiel à l’efficacité de la lutte contre l’impunité des faits de corruption au Bénin. L’UE est devenue un partenaire important de la société civile à travers le Programme RePaSOC (Renforcement et Participation de la Société civile) et également sur la question de la gouvernance publique. C’est grâce à son soutien que le Bénin a pu évaluer son système national d’intégrité en 2016 avec tout ce qui a suivi en termes de mise en place de plans sectoriels de promotion de l’intégrité et de lutte contre la corruption dans les ministères notamment.